ELOGES




Olivier Revault d'Allones

Jeanne Singer m'a demandé de rappeler les moments les plus importants de la vie de Daniel.

Issu d'une famille de l'intelligentsia juive dans la Pologne de 1926, Daniel Singer quitte ce pays à l'âge de treize ans à la suite de plusieurs épisodes fortuits. En 1942, il échappe à la police française et trouve refuge en Suisse à l'âge de seize ans. Après son bachot et le début de ses études d'économie, lorsque s'écroule le régime nazi il retrouve à Londres son père, Bernard Singer, libéré du Goulag en 1941. Ce père avait été avant la guerre un journaliste connu, à la critique sociale acérée, qui signait du palindrome « Regnis ». Daniel était apatride, et bien plus tard lorsqu'il reçut la nationalité britannique, il se définira lui-même comme « citoyen cosmopolite avec passeport britannique ». C'est à Londres qu'il termine ses études d'économie, et c'est en 1948, donc âgé seulement de vingt-deux ans, qu'il succède à Isaac Deutscher au journal The Economist. Il y restera vingt ans. Ses articles dans ce journal consistent à informer sur la Russie, mais aussi sur la Pologne et la France, sur la situation de l'Europe, surtout à l'Est, en ce début de « guerre froide ». En 1956, il épousera Jeanne Kérel, et il viendra s'installer en France deux ans plus tard, comme correspondant de l'Economist.

Commence alors la période la plus heureuse et la plus constructive de sa vie. Formé depuis l'enfance à la pensée révolutionnaire marxiste bien sûr, et plus précisément luxemburgiste, il observe, il étudie, il analyse, il publie, toujours soucieux de dénoncer les dérives de type stalinien qui défigurent l'idéal révolutionnaire ; mais soucieux aussi, sinon surtout, de percevoir, on pourrait dire de détecter tous les mouvements sociaux susceptibles de remettre en cause les forces capitalistes, nationalistes, autoritaires, qui rongent la société. Chaque mouvement contestataire de ce type, aussi bien à Prague qu'à Budapest, aussi bien à Gdansk qu'à Berlin, ou en France en 1968, lui redonnent espoir, et il en dressera les bilans critiques, du positif au négatif. On les retrouve dans ses livres, en anglais : en 1970 sur la France de Mai 1968, qu'il appelle Prélude à la Révolution. Puis en 1981, sur « la route de Gdansk ». En 1988, sur la signification de l'ère mitterrandienne. Enfin l'année dernière, comme son testament politique, tourné vers l'avenir, qui pose la question : « "A qui sera le millénaire? A eux ou à nous? » Une certaine dame de fer fut surnommée TINA parce qu'elle légitimait sans cesse le capitalisme brutal et destructeur en disant « There is no alternative ». Si, répétait Daniel, il existe d'autres perspectives que l'exploitation, le profit sans frein, le racisme, l'illusion religieuse et l'aliénation idéologique. Tout récemment encore, et pensant principalement à son dernier livre, sachant l'échéance proche, il disait qu'il avait pu écrire ce qu'il avait décidé d'écrire. Ainsi, si nous ne devions garder de lui qu'une leçon, ce serait cella-là. Il avait démissionné de l'Economist en 1970 pour incompatibilité politique, quitte à ne retrouver un emploi stable qu'en 1981 comme correspondant européen de la revue de gauche américaine The Nation. Daniel Singer savait aussi reconnaître comme d'instinct ce qui méritait qu'il participe, comme le fut en 1967 la création de la revue italienne Il Manifesto.

De Daniel Singer, de ses oeuvres, de ses leçons, voilà en gros les traces matérielles qui nous restent ; à nous de les cultiver et de les transmettre. Mais l'autre côté, tout aussi précieux, est ce qui disparaît, sa chaleur, sa simplicité, son attention vigilante, son humour, sa solidité et pour tout dire sa présence.

Tout cela réside désormais dans notre souvenir, où il nous est donné de le retrouver sans cesse.

La parole va être maintenant donnée à quelques proches de Daniel Singer qui ont désiré s'exprimer devant nous. Nous commenceron par entendre Madame Rossana Rossanda.



Rossana Rossanda

Sono qui a dire addio a Daniel come a un amico della vita. Della mia ha fatto parte per oltre trent'anni; sono stati un dialogo ininterrotto, nel quale sono passate tutte le vicende della fine del secolo e non solo nei nostri due paesi, la verifica delle nostre analisi a previsioni, qualche non felice bilancio, gli interrogativi che esso pone.

Per questo devo dirgli addio anche a nome de il manifesto al quale è sempre stato vicino e che sente dolorosamente la sua perdita. Di sé Daniel diceva di essere un socialista lussemburghiano. Noi eravamo un incontro fra comunista entrati in conflitto con il Pci negli anni sessanta e giovani del 1968, che assieme hanno fatto una rivista, un gruppo politico, un quotidiano che resiste ancora--e fra vecchi e giovani ilo cemento era stato l'impegno per il socialismo nella libertà con lo stesso radicalismo con il quale lo aveva pensato appunto Rosa Luxemburg.

Daniel ha seguito le nostre discussioni degli anni '60 che avrebbero poi portato all'esclusione dal Partito, è stato solidale con la nostra battaglia, ha scritto a lungo sul nostro giornale, ha dato un importante contributo ai due convegni sulle società dell'est che abbiamo organizzato nel 1978 e nel 1980 a Venezia e a Milano. Fin dall'inizio ci univa la certezza che la crisi delle società dell'est era ormai consumata, che bisognava dirlo e restare socialisti, comunisti, anticaptalisti--non passare dall'altra parte della barricata. Siamo stati fa i pochi a vivere la caduta del Muro di Berlino come una speranza di ripresa del movimento rivoluzionario all'est, liberatorio di energie che una struttura statale burocratica e autoritaria aveva represso. Ma era troppo tardi e il seguito degli eventi non ha dato ragione alle nostre speranze. La storia non è finita, ha i suoi tempi, e come si è consumata un'idea totalitaria del socialismo, così si consumerà l'esperienza rovinosa delo passaggio di queste società in un capitalismo selvaggio. Le ragioni della umana libertà e uguaglianza sono radicate profondamente nell'uomo e nella donna come una necessità e un diritto. Non siamo fra quelli che pensano che un mondo governato dalla moneta e dallo sfruttamento sarà un mondo che avrà ragione del conflitto: esso sarà più forte e più maturo di quelli che abbiamo conosciuto, e per esso lavoriamo.

Certo non è stato facile essere fra i perdenti alla fine del socolo che abbiamo traversato. Daniel ci ha insegnato come esserlo senza rinunciare alla analisi, neanche alla più spietata, che ci detta la ragione e senza porre limite a una speranza, che la stessa ragione ci indica. La lunga malattia gli ha crudelmente consentito di guardare in faccia la morte che si avvicinava, e lo ha fatto con coraggio e senza amarezza. Anche questo è un raro insegnamento: le sue ultime parole, sempre più difficili de pronunciare ma lucidissime, sono state più che un bilancio: una sorta di ringraziamento alla sua propria vita, per essere stata bella, degna, libera, per non aver mai ceduto e per non aver mai rinunciato.

Addio, Daniel, amico mio, compagno nostro.




K.S. Karol

Cher Daniel, nous sommes de la même origine, des Juifs non Juifs, comme disait Isaac Deutscher, formé dans la Pologne d'avant-guerre, avec son cortège d'injustices sociales et d'antisémitisme. Quand nous nous sommes rencontrés, chez Deutscher justement, nous sommes devenus toute de suite amis. Grâce à quoi, j'ai pu rencontrer tes parents dans leur petite maison du Nord de Londres et connaître le sens de l'humour de ton père, le grand journaliste, Regnis, de même que ta mère, une militante marxiste de Poale-sion. Beaucoup plus tard, lors d'un voyage en Pologne, j'ai pu constater que le nom de Regnis ouvrait bien des portes, qu'il était une sorte de monument national dans ce pays.

Mais ce n'est pas seulement ce passé lointain qui explique notre longue et solide amitié. Nous travaillons dans le même secteur, nous nous occupons professionnellement de la Pologne et de la Russie, de la France et de l'Angleterre. Nos analyses concernant l'Europe de l'Est coïncidaient parfaitement, ce qui facilitait nos échanges, souvent quotidiens sur Walesa et ses conseillers ou bien en Russie sur Gorbatchev, Eltsine et Poutine. Je me souviens même d'un déjeuner à Varsovie, au début des années 1980, que nous avons eu, Jeanne et toi, avec Tadeusz Mazowiecki, qui n'était encore que le directeur de l'hebdomadaire Solidarnosc. Il nous a paru le plus à gauche dans ce mouvement naissant, alors qu'aujourd'hui il est carrément de droite. Avons-nous misé sur un mauvais cheval, ou bien c'est son évolution qui était imprévisible?

Le fait est que ni en Pologne, ni en Russie les choses ne se sont développé conformément à nos désirs. Tu restais plus optimiste, mais ne niait pas les réalités, ce qui facilitait nos échanges et rendait notre dialogue ininterrompu. Le même valait pour notre Occident où tu ne manquais aucune manifestation à Paris, plaçant tes espoirs dans les mouvements sociaux, conformément à tes convictions luxemburgistes. Tu m'as donné à lire le manuscrit de ton dernier livre -- Whose Millennium? Theirs or Ours? -- où après une brillante analyse de nos sociétés actuelles, tu dessines à la fin les contours d'une autre société, plus égalitaire et plus libre. Les moyens de passer à cette autre société ne me paraissaient pas indiqués avec suffisamment de netteté. Mais cette critique n'a en rien endommagé notre amitié. Plus simplement, toi l'optimiste, tu tenais à souligner le but, même lointain, plutôt qu'à lutter pour améliorer un peu notre société boiteuse.

Pendant ta longue maladie, tu as souvent parlé de nous deux comme des frères siamois qui ont eu les mêmes difficultés pour s'exprimer et pour se frayer un chemin. Tu as lutté courageusement contre la mort, disant qu tu l'as vaincue deux fois, sans pouvoir l'éviter cette fois. Tu as quitté ce monde sans amertume avec un grand courage qui peut servir d'exemple aux autres.




Pierre Vidal-Naquet

Chère Jeanne : Tu as souhaité que je dise quelques mots devant le cercueil de Daniel.

Je ne commencerai pas par ce vers de Mallarmé que connaissent bien les biographes, mais il est vrai que « tel qu'en lui-même... » il demeure dans notre souvenir et dans notre amitié. Je l'ai connu en 1970 lorsqu'il fit ce livre Prelude to Revolution, dont je l'ai fait le compte-rendu à la demande de Jacques Fauvet, dans Le Monde.

Notre amitié s'est nouée alors et même si nous ne nous voyions pas très souvent, elle est demeurée fidèle et fraternelle jusqu'à ce dernier dîner que nous avons partagé rue de Bièvre.

Daniel, polonais d'origine, anglais de citoyenneté, français d'habitat, américain comme correspondent, était un esprit avant tout international. Juif, il était aussi éloigné de la haine juive de soi que de la théorie du judaïsme dans un seul pays.

C'était un esprit totalement libre. Il vivait assurément dans l'idée socialiste. Il l'a maintenue jusqu'au bout, sachant que, comme le disant un poète : « Comment vivre sans inconnu devant soi? »

L'utopie chère à Michael Löwy, comme elle lui était chère à lui, faisait partie de sa nature et c'est ce qui s'exprime encore dans son dernier livre.

Nous sommes nombreux ici à appartenir à la même génération que lui. Nombreux à savoir que, comme le disait un autre poète: « Mon fil trop long frissonne et touche presque au glaive. Voici l'heure où je vais moi aussi m'en aller. »

Je te dis adieu Daniel parce que je sais, nous savons, que tu étais un aristocrate de l'esprit et c'est la seule aristocratie qui compte... Avec celle de la révolution!

Adieu.




Jacques Fauvet

C'est avec une très grande émotion, ma chère Jeanne, que je veux dire ce matin quelques mots sur Daniel.

La disparition de cet homme de conviction et de coeur laisse tous ses amis dans une très grande affliction.

Ouvert a toutes les cultures, sa loyauté, sa bonté, son intelligence lui donnaient un rayonnement que tous ici présents n'oublieront jamais.

Nous l'avons connu, chère Jeanne, avant qu'il ne vous rencontre : Il avait accuelli notre fils ainée Jean-Claude vers 15 ans, lorsqu'il faisait un séjour en Angleterre.

Grands voyageurs, Daniel et vous-même ne manquaient jamais de nous écrire où que vous soyez : New York, Alaska, Mexique, Venezuela, Egypte, Grèce, Italie, Bangkok et même, tout arrive, chère Jeanne, de Bretagne!

Si vous le voulez bien, je vais vous remettre ces cartes où vos deux signatures vous unissent à jamais.

Adieu, Daniel


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