ELOGES

troisième page



Mathieu de Brunhoff

Chère Jeanne, cher Daniel (je ne peux vous dissocier) d'autres que moi évoqueront le grand journaliste politico-économique de gauche qui était Daniel.

De l'ami malade je veux dire quelques mots.

A l'annonce du diagnostic de cancer, tu me dis comment tu t'étais senti en sursis depuis plus de cinquante ans par rapport au reste de ta famille de Pologne liquidée par le nazis.

J'ai senti que tu me demandais néanmoins d'accompagner un parcours dont nous connaissions l'issue, au plus près, sans optimisme, sans pessimisme, sans lire dans le marc de café. Nous nous téléphonions à chaque nouveau résultat, que je m'efforçais de te commenter.

Ce marathon exploratoire et thérapeutique, très pénible par le temps pris et la douleur toujours présent, tu l'as traversé avec un stoïcisme tranquille, et sans une plainte, grâce à l'aide constante de Jeanne.

Récemment, après une période apparente de perte de temps à l'hôpital, tu nous a annoncé par téléphone, la décision des médecins responsable d'arrêter tout traîtement dirigé contre le cancer quel choc ce fut. On entrait dans la période dite « des soins palliatifs », où il fallait trouver moins mauvaise organisation de ta courte vie restante, diminuer les douleurs en te laissant ta lucidité à lire, écrire, et surtout penser le plus tard possible, ne pas se laisser déborder par un corps qui n'en peut plus.

Plus récemment encore, alors qu tu somnolais presque tout le temps, j'étais passé te voir, en coup de vent. A mon départ tu as juste ouvert les yeux pour me dire tes dernières paroles : « Ce fut court mais ce fut bon ».

Enfin ta mort s'est déroulée sous nos yeux aprés une période d'affaiblissement très rapide, tu respirais péniblement les yeux fermés. Un oeil s'est ouvert quelque instants, mais sans regard, pour nous dire « c'est bien fini » avant de se refermer pour toujours.

Cher Daniel, le souvenir très vivace que nous gardons de toi, nous tâcherons de le transmettre.

De tes messages deux m'ont frappés :

d'abord les 43 ans de bonheur sans nuage de votre union avec Jeanne ;

ensuite ton optimisme affirmé d'un avenir meilleur, des limites qui seraient imposées à une mondialisation frénétiquement libérale.




Suzanne de Brunhoff

Daniel était un ami chaleureux, et un camarade sûr en de nombreuses occasions. On discutait beaucoup. Jamais Daniel n'a cédé à l'amertume de l'échec, ni au cynicisme de la déception. Il était particulièrement dur pour les intellectuels qui avaient renié les idéaux socialistes ou communistes de leur jeunesse.

Jusqu'à ses derniers moments de lucidité, Daniel insistait pour que soient poursuivies la critique argumentée du capitalisme et la recherche d'une nouvelle alternative socialiste. Il a gardé confiance en son apport et en celui des autres, ce qui a conforté la dignité de sa mort.

Merci, Daniel.




Catherine Levy

Je n'ai pas l'expérience des adieux publics, et je dois avouer que je trouve ça très dur, mais cela va me permettre de dire combien tout est encore plus morne et plus gris depuis que Daniel nous a quittés, et que nous sommes privés de son humour et de sa hauteur de vue, de sa malice et de sa gentillesse, de son intelligence du monde et des êtres et de son humanité, dans les grandes comme les petites choses de nos vies qui continuent.

Je ne sais plus quand j'ai rencontré Daniel, et qu'a commencé, instantanément, notre amitié. J'avais le sentiment de l'avoir toujours connu, tant les réflexes communs, les choix et les engagements nous rapprochaient. Au cours des années, cette amitié était devenue un point de repère fixe, et il ne s'est pas passé un évènement sans que nous en discutions. It était très présent dans tout ce qui se passait autour de la question de la Palestine ; au moment des massacres de Sabra et Chatila, il avait su, avec Jeanne, comment se rassembler autour des amis palestiniens pour leur témoigner, au délà de l'horreur que chacun ressentait, sa solidarité chaleureuse ; elle s'exprimait par des paroles, mais surtout par sa plume, qui était l'outil de ses engagements ; il a toujours été présent dans cette lutte et tout récemment encore il apposait sa signature en bas d'un texte condemnant la politique israélienne en Palestine, mais cette fois là, et ce fut sans doute la seule, sans Jeanne, puisque c'était en tant que juif d'origine. On s'était évidemment retrouvés au moment de la grève des cheminots de novembre 1995 et du mouvement qui a suivi, où il a été, avec Jeanne, l'un des premiers à signer le texte de soutien au grévistes ; puis il avait suivi régulièrement tout les aléas du mouvement social, jusqu'à tout récemment encore, quand au mois de mai 2000 Bourdieu et des syndicalistes tentaient de créer un réseau de luttes en Europe. Seule la maladie l'a empeché de participer aux débats qui commençaient à se mettre en place. Je l'ai retrouvé pour protester et s'indigner quand les avions de l'OTAN bombardait la Serbie... Je ne pourrai pas énumérer tous les moments de lutte où nous nous sommes retrouvés tant ils sont nombreux, que ce soit autour d'une table pour écrire, ou dans la rue. Et sa disparition représente pour nous tous, pour tous ceux qui l'aimaient, comme un grand vide. Il n'y a pas de mots pour dire cette blessure, et je n'essaierai pas.

Je voudrais seulement dire ici, aujourd'hui, combien nous sommes tous reconnaissants à Daniel d'avoir eu le privilège de partager avec lui, chacun à sa façon et dans des proportions diverses, ces années ; d'avoir profité de son immense culture et de son insatiable curiosité, et de cet équilibre rare de la lucidité et du coeur. Nous en témoignerons en continuant à oeuvrer, comme lui, pour la justice et contre le mensonge sous toutes les latitudes, de la Pologne de ses racines à l'Amérique du Nord en passant par la Palestine et par la quotidienneté européenne de la misère au coeur de la prospérité industrielle. Son parti-pris exigeant pour la rationalité, son refus des clichés confortables et sa capacité à percevoir ce qui bouge et change dans le monde resteront pour nous un modèle.

Il nous faudra du temps pour prendre la mesure de son absence. Sa maison était toujours ouverte, à son image. Je ne peux plus compter les moments passés rue de Bièvre, autour d'une tasse de thé, ou d'un repas, à parler, discuter, des soucis du moment, comme des grands projets. Il savait organiser les rencontres, faire découvrir ses amis entre eux, calmer les tensions quand les propos devenaient un peu vifs, avec délicatesse et humour. Je me souviens d'avoir investi à plusieurs reprises l'appartement de Jeanne et Daniel pour fêter des petits évènements de la vie, ils savaient transformer les lieux pour que l'on s'y sente chez soi et souvent l'on n'avait plus envie de partir. Daniel avait toujours du temps à consacrer à l'amitié malgré sa charge de travail ; il était disponsible, attentif. Notre séparation aujourd'hui, en ce sens, n'est que formelle, car cette communauté de vision nous éclaire comme la lumière des étoiles éteintes.

Adieu donc, et merci, à l'ami, au frère, au camarade. Nous demeurons ici après toi et ressentons aujourd'hui le besoin de poursuivre ton incessant effort pour rendre le monde intelligible, et par là-même susceptible d'être transformé par l'action des hommes.




Daniel Bensaïd

A plusieurs reprises, après mai '68 ou « sur la route de Gdansk », j'avais croisé la trajectoire intellectuelle et militante de Daniel Singer. Mais notre véritable rencontre est plus récente. Au début des années 90, en pleine contre-réforme libérale, au moment où l'effondrement des régimes bureaucratiques redessinait la carte de l'Europe, un complot nous manquait (selon une formule de poète Jean-Christophe Bailly). Avec quelques amis, nous avons alors constitué une "Société de résistance à l'air du temps," sans tapage, sans souci de paraître, juste pour réflechir ensemble sur les grands événements nationaux et internationaux : ce n'était pas une société secrète mais, disions-nous, une « société discrète ». Jeanne et Daniel en furent immédiatement et assidument.

Tout au long de ces dix années, à chaque épreuve, nous nous sommes retrouvés d'accord : contre la guerre du Golfe, sur la critique de l'Europe monétaire et libérale, sur les grèves de l'hiver 1995, sur la solidarité avec le mouvement des sans-papiers de 1997, sur la critique du nouveau gouvernement Jospin ; mais aussi sur l'intervention de l'OTAN dans les Balkans et, dernièrement encore, sur la défense des droits des Palestiniens contre l'occupatoin israélienne de la Cisjordanie et de Gaza. C'est sur cette question que Daniel, de son lit d'hôpital, aura signé sa dernière petition « en tant que juif » pour protester contre la façon dont les institutions communautaires appelaient tous les juifs à se rassembler derrière l'Etat d'Israël et sa politique. J'imagine que, laïque et internationaliste résolu, il n'avait guère fait usage de ce « titre » auparavant. Et je me doute qu'il ne l'a pas fait sans réticences, comme nous tous d'ailleurs -- Signe des temps : devant la passivité de la gauche respecteuse, nous en avons été réduits à ça! Et je m'excuse auprès de Jeanne du fait que le caractère inhabituel (exceptionnel, espérons-le) de cette ultime prise de position publique, l'ait empêchée de joindre son nom à celui de Daniel, comme ils l'avaient toujours fait.

Cette décennie de complicité et d'accord parfait a transformé notre conspiration discrète et minuscule, initialement politique, en conspiration amicale et affectueuse. Je crois que c'était pour nous tous un plaisir et un réconfort de nous retrouver presque tous les mois. Nous aurons donc juste eu le temps de devenir amis et non seulement camarades.

Lorsque Jeanne m'a demandé d'évoquer ce récent passé commun, j'ai relu Whose Millennium? Quiconque sera frappé à cette relecture par la clarté et la fermeté des convictions, par la force intellectuelle tranquille que donne à son propos une grande culture internationale et cosmopolite : en ces temps de déraisons, c'est celle qui permet de raison garder et de ne pas perdre le nord au moment où des têtes, hier encore réputées bien faites, l'ont perdu et ou tant d'intelligences sont devenues serviles et domestiques.

Jusque dans les adieux téléphoniques que Daniel m'a faits quelques jours avant sa mort, il y avait cette détermination sereine. « Tu sais, disait-il, nous avons toujours dit que le Capital portait en lui ses germes de sa propre destruction, mais ces germes ne pousseront pas tous seuls. Quoi qu'il advienne, nous aurons fait de notre mieux pour y contribuer ».

C'est avec l'écho de ces dernières paroles dans l'oreille que j'ai relu Whose Millennium? et en particulier ses dernières pages : « Nous en sommes réduits à prendre des décisions au coup par coup, à calculer au cas par cas si le remède n'est pas pire que le mal. Nous sommes condamnés à improviser, jusqu'à ce que le mouvement socialiste réapparaisse comme force politique autonome sur la scène internationale (...). Dans les moments de lassitude et d'abattement, on arrive à se demander si le combat en vaut encore la peine. On se console parfois en se disant avec Rosa Luxemburg que "la révolution est la seule forme de guerre dans laquelle la victoire finale doit être préparée par une série de défaites ". A franchement parler, on ne dédaignerait pas, de temps en temps, quelques victoires et quelques signes que les événements s'accélèrent. La seule conclusion possible de l'écart l'échelle de temps historique et notre échelle de temps personnelle, c'est que l'espérance repose sur les nouvelles générations. Nous en sommes à ce point où, pour citer Whitman, la société hésite entre ce qui finit et ce qui commence.[...] Sur un sol jonché de modèles brisés et d'attentes déçues, une nouvelle génération devra maintenant prendre la relève. Rendue plus modeste grâce à notre amère expérience, ella pourra s'engager avec espoir mais sans illusions, sans certitudes mais avec conviction, sur le chemin de l'action pour la transformation radicale de la société ».

Ce ne sont pas là des paroles de croyance, mais des paroles de confiance, de résistance, et de combat. Elle sont empreintes de cette « lente impatience » des hérétiques dont parle Georges Steiner dans le beau petit livre qu'il a dédié à Daniel et à Jeanne. Daniel appartenait sans aucun doute à la petite cohorte des Justes, qui sont aussi des « princes du possible », qui font que le monde mérite d'être et que les rencontres valent d'être vécues.

Un dernier adieu à Daniel, en forme d'engagement à continuer fidèlement le chemin que nous avons fait ensemble. Et merci à Jeanne et à Daniel pour tout ce que leur généreuse présence nous a apporté.




Samir Amin

Tous ceux qui ont connu Daniel l'ont aimé très fort. On admire souvent l'intelligence -- mais on aime ceux qui en font usage pour rendre plus efficace leur générosité. Daniel était de ceux-là. Sa fidelité à la grande cause des peuples et du communisme n'a jamais failli. Dans les moments d'avancée il demeurait lucide et appelait l'attention sur les germes d'événements qu'il voyait se dessiner. Dans ceux de retrait il ne gardait pas seulement l'espoir, mais cherchait à contribuer avec toute sa finesse à la reconstruction des forces de progrès. C'était sa seule préoccupation jusqu'aux derniers moments de sa vie. Une magnifique leçon. Nous sommes ici pour témoigner à Jeanne de toute notre douleur et de toute notre affection.




François Houtart

Deux choses m'ont frappés dans mes contacts avec Daniel : son espérance et son attitude face à la mort. L'espérance, il l'exprima si bien dans son dernier ouvrage, Whose Millennium : Theirs or Ours? En effet, l'analyse rigoureuse écrite dans une si belle langue et la conviction révolutionnaire à laquelle il reste fidèle, débouchent sur un message d'espoir : il existe des alternatives. Or, c'est bien de cela dont l'humanité a besoin aujourd'hui. Ce fut le véritable testament de Daniel.

Face à la mort, Daniel fut admirable. Lors de ma dernière visite, deux jours avant sa mort, il demanda de dire adieu à ses amis, en ajoutant à leur intention : « Nous avons fait de belles choses ensemble. » Le sens de la mort lui était donné par ce qu'avait été sa vie. C'était un accomplissement et il l'assumait pleinement. Nos convictions et nos croyances étaient certes différentes, mais cela n'empêchait nullement une profonde communion de pensée et une action commune pour la construction d'une autre société aux dimensions mondiales.

Au revoir, Daniel.




Marie Agnes Combesque

Tu vas me manquer Daniel, terriblement.

Tes encouragements, ta confiance, nos discussions politiques de fin d'après midi avec Jeanne ont représenté de vrais moments de bonheur intellectuel. A l'hôpital encore nous discutions ; nous n'avons jamais cessé de discuter. Lorsque la maladie a commencé à peser plus lourd que ta volonté, ce sont tes yeux qui parlaient. Des yeux immenses qui mangeaient ton visage. On ne voyait plus qu'eux, je ne voyais plus qu'eux dans cette petite chambre claire. Et lorsque j'ai tourné le dos pour te quitter, ton regard m'a longtemps accompagné dans la rue. Parfois, il me transperce l'esprit et à travers lui je me rappelle de l'une de tes phrases : « Promets moi d'écrire ». Oui Daniel je te le promets.


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